Du scepticisme scientifique

Qu’est-ce qu’une preuve valable? Qui a raison? Qui peut-on croire? Et si on essayait d’y voir plus clair dans la démarche sceptique scientifique?

Les raisons de cet article

Ce travail est le fruit d’une longue réflexion concernant la façon dont notre société aborde, de nos jours, le scepticisme et notamment le scepticisme scientifique. Les médias nous proposent régulièrement des « preuves » de concepts divers et sont relayés par des « experts » qui débattent ces concepts « prouvés ».

Il semble que les affirmations imposées au plus grand nombre, n’ayant pas toujours la connaissance des protocoles mis en place lors d’études scientifiques, sont plus la volonté de faire du « sensationnel » (et ainsi de s’attirer de la popularité) ou bien de faire valoir ses propres croyances (ou intérêts), plutôt que dans un réel esprit de démarche sceptique.

A l’heure de l’ Evidence Based Practice (la pratique fondée sur les preuves), où tout semble devoir être prouvé pour être considéré, où l’on a tendance à renier alors ce qu’on ne peut prouver, j’ai voulu prendre un peu de recul en allant retrouver ce que l’on définit comme une démarche scientifique sceptique amenant des preuves tangibles.

Il est difficile de rester objectif, nous sommes tellement conditionnés par nos valeurs et croyances que nous avons très souvent déjà un avis sur chaque sujet, alors même que nous n’avons aucune preuve de ce que nous avançons.

Nous allons donc mettre en évidence les bases et fondements du scepticisme afin de lui redonner sa définition.

Nous allons ensuite nous intéresser au livre Docteur Vous, de Jeremy Howick, paru en 2019, qui nous parle des preuves scientifiques, de leurs biais, et de la confiance que l’on peut leur porter ainsi qu’aux avis d’experts.

Jeremy Howick est philosophe et épidémiologiste à l’Université d’Oxford, diplômé du Dartmouth College, de la London School of Economics et de l’Université d’Oxford. Il est directeur de l’Oxford Empathy Program où il dirige des recherches sur l’empathie et les placébos.

Jeremy Howick, le Dr Placebo d'Oxford - Le Point
Jeremy Howick – 2020

Cela nous permettra de tirer quelques conclusions, qui je l’espère, permettra à chacun d’entre nous de prendre du recul sur ce qui relève de preuves ou de nos propres croyances.

Définitions

En premier lieu, il convient de (re)définir ce qu’est le scepticisme.

« Doctrine des pyrrhoniens selon lesquels l’homme ne pouvant atteindre la connaissance de la vérité, il est nécessaire de pratiquer en toute chose la « suspension du jugement » et d’ériger le doute en système. »[1]

« Le pyrrhonisme est un courant de pensée rattaché à Pyrrhon d’Elis, philosophe grec (- 365/-275 avant JC).

Bien que Pyrrhon n’ait rien écrit, comme Socrate le philosophe, sa vie est un modèle pour ses contemporains. Sa doctrine, rapportée par son disciple Aristolis, peut se définir comme un indifférentisme généralisé: “Nos sensations et nos opinions ne sont ni vraies ni fausses”. Cette attitude d’indifférence seule peut conduire, selon Pyrrhon, à l’ataraxie (la paix de l’âme).

Le but de Pyrrhon, comme les stoïciens, est de soustraire l’homme au malheur, qui résulte selon lui de l’attachement aux réalités temporelles. Ce non-malheur est, pour le sage, le bonheur.

Le pyrrhonisme influencera grandement le scepticisme. » [2]

Pyrrho | Internet Encyclopedia of Philosophy
Pyrrhon d’Elis

« Le scepticisme scientifique, nommé aussi scepticisme rationnel ou scepticisme contemporain, est, philosophiquement une position épistémologique, éthiquement une déontologie circonspecte et pratiquement une attitude de doute cartésien vis-à-vis des allégations non étayées par des preuves empiriques ou par la reproductibilité. » [3]

 « Le terme de scepticisme a fini par désigner aujourd’hui, dans la langue commune, une attitude négative de la pensée. Le sceptique passe volontiers non pas seulement pour un esprit hésitant ou timoré, ne se prononçant sur rien, mais pour celui qui, quoi qu’il arrive ou quoi que l’on puisse dire, se réfugie dans le dénigrement. Aussi croit-on encore que le scepticisme est l’école du refus et de la dénégation agressive. En réalité, et par son étymologie même (skepsis signifiant en grec « examen »), le scepticisme s’interdirait plutôt toute position tranchée, à commencer même par celle qui consisterait à affirmer, bien avant Pyrrhon et comme l’abdéritain Métrodore, que nous ne savons qu’une seule chose : que nous ne savons rien. Les sceptiques se qualifient eux-mêmes de zététiques, c’est-à-dire de chercheurs ; d’éphectiques, qui pratiquent la suspension du jugement ; d’aporétiques, philosophes de l’embarras, de la perplexité et de l’issue non trouvée. De plus, les historiens latins et grecs de la philosophie sceptique, comme Aulu-Gelle, Sextus Empiricus et Diogène Laërce, maintiennent une distinction très stricte entre les académiciens, qui soutiennent l’impossibilité de rien connaître, et les sceptiques, qui prennent la vie et l’expérience pour critères de leur conduite. » [4]

Deux notions intéressantes sont ce constant doute de la vérité et l’absence de jugement. Un sceptique a une position relative et se doit de faire preuve de la plus grande indifférence face à l’objet de son étude. Il ne doit pas croire une chose ou son contraire, mais observer les faits, sans les prendre pour argent comptant.

Dans le scepticisme scientifique, les preuves doivent être étayées par la reproductibilité ainsi que l’empirisme. Cela signifie qu’un concept peut être validé par la science s’il s’avère cliniquement vérifié, et non pas seulement s’il est prouvé par sa reproductibilité, parfois complexe à établir.

Extraits de l’ouvrage de Jeremy Howick

« Quand faire confiance aux preuves ?

[…] nous devrions tous savoir ce qu’on entend par des preuves fiables. Les médias sont –Hélas ! – portés à publier des grands titres sensationnalistes au sujet de « traitements miracles » avant qu’il existe des preuves de leur efficacité et, à de rares exceptions près, les scientifiques utilisent un jargon incompréhensible  pour expliquer leurs études. Pire encore, les universitaires prennent rarement la peine de formuler leurs recherches de manière à les rendre compréhensibles pour d’autres chercheurs, et encore moins pour le grand public. Ainsi, une personne qui a un doctorat en chimie aura de la difficulté à comprendre les articles d’un docteur en physique.

[…]Il y a beaucoup de hasard [dans les études scientifiques]. Il arrive qu’un médicament soit efficace pour certains patients et pas pour d’autres ; que la méthodologie de l’étude soit faussée ; et, malheureusement, que des chercheurs trichent.

Qu’est-ce qu’une preuve valable ?

[…] S’il existe une revue systématique d’essais randomisés en aveugle qui montre qu’un traitement est efficace on peut probablement le croire. Dans le cas contraire on a toutes les raisons d’être sceptique.

[…]On a besoin d’études complètement différentes : des recherches qualitatives, pour savoir ce que les gens ressentent. Il faut observer des sujets pendant dans années pour savoir quels sont les effets à long terme d’un traitement. Par conséquent, les médecins devront toujours se servir de leur jugement pour adapter les preuves à des patients individuels, et on n’a pas toujours besoin d’essais randomisés ou de revues systématiques pour prouver l’efficacité d’un traitement.

Trois choses déprimantes au sujet des études médicales

  • Le biais de publication

Environ la moitié de tous les essais ne sont pas publiés, surtout ceux dont les résultats sont négatifs. Cela signifie que les revues systématiques portent souvent sur un échantillon biaisé d’essais et leurs résultats sont souvent exagérés. Il est très difficile, voire impossible, de trouver les essais qui n’ont pas été publiés. Dans sa conférence TED, Ben Goldacre relate un cas où il a prescrit un antidépresseur appelé réboxétine à l’un de ses patients. Goldacre étant très pointilleux sur les preuves scientifiques, il a naturellement vérifié les publications au sujet de la réboxétine. Il a trouvé qu’elle donnait de meilleurs résultats que les placébos et était aussi efficace que les autres antidépresseurs. Comme son patient n’avait pas réagi aux autres antidépresseurs, il a décidé d’essayer les réboxétine.

Or il s’est révélé que Ben n’avait pas toutes les données en main. En effet, il existait six études comparatives non publiées sur la réboxétine et des placébos, dont les résultats étaient négatifs (où la réboxétine ne donnait pas de meilleurs résultats que les placébos). Il existait aussi des données non publiées qui montraient que la réboxétine donnait des résultats pires que les autres options.

[…]Les gouvernements n’exigent pas que les compagnies pharmaceutiques publient toutes les données au sujet des bienfaits et des effets indésirables de leurs produits.

[…] Je pense que l’absence de réglementation pour obliger les compagnies pharmaceutiques à publier toutes les données de tous leurs essais est absurde et toutes les personnes à qui on parle ont de la difficulté à le croire. C’est ainsi que certains médecins prescrivent des médicaments sans en connaître l’efficacité ou les effets indésirables. Si vous avez la chance de vivre dans un pays où la médecine est socialisée, comme le Canada ou le Royaume-Uni, ce sont vos impôts qui payent les traitements. Si vous vivez dans un pays où la médecine n’est pas socialisée, vous les payez de votre propre poche. Vous avez le droit de connaître toutes les données sur l’efficacité de ces traitements et sur la gravité de leurs effets indésirables […].

  • Les biais cachés

Mais il y a pire. Les biais qui ne peuvent pas être détectés peuvent tromper même les spécialistes de l’évaluation des essais. Comme par hasard, ces biais cachés sont presque toujours en faveur du nouveau médicament de la compagnie qui a couvert les coûts de la recherche. Cela mène parfois à des conclusions absurdes. En Allemagne, un groupe de recherche a examiné des essais comparant trois médicaments antipsychotiques l olanzapine, la rispéridone et la quétiapine. Les chercheurs ont déterminé que l’olanzapine était supérieur à la rispéridone, la rispéridone supérieur à la quétiapine et la quétiapine supérieur à l’olanzapine. Mais c’est ridicule.

[…] Pourtant, ce genre de fausseté orwelliennes sont omniprésentes dans la littérature médicale. Les essais sur ces antipsychotiques étaient randomisés et en aveugle et semblaient tous fiables. Le facteur déterminant semblait être l’identité de celui qui subventionnait la recherche. Les essais subventionnés par le fabricant de la rispéridone arrivaient à la conclusion que la rispéridone était la plus efficace, tandis que ceux subventionnés par le fabricant de l’olanzapine concluent à la supériorité de l’olanzapine. Les chercheurs allemands en ont déduit que les essais qu’on portait des « biais cachés ». Ces biais cachés sont impossibles à détecter quand on lit les revues scientifiques. Leurs articles peuvent paraître parfaitement objectifs, mais il faut se demander si les conclusions ne sont pas le résultat d’astuces statistiques ou carrément de tricherie. De toute évidence il est impossible de le savoir, car les articles n’en feront pas mention.

  • La taille compte (et les gens mentent à ce sujet)

À poids égal, une fourmi est plus forte qu’un éléphant. Une fourmi coupeuse de feuille peut porter 50 fois son propre poids. Par comparaison, un humain devrait pouvoir soulever un camion entre ses dents et un éléphant une maison de briques. C’est un exploit absolument incroyable et j’ai beaucoup de respect pour les fourmis. Mais leur capacité à poids égal ne peut rien faire pour moi si j’ai besoin de porter un objet lourd. Je préfère avoir l’aide d’un éléphant (ou d’un humain). Le nom scientifique de la force absolue par rapport au poids corporel est « force relative » et même les diplômés de Harvard ou d’Oxford se laisser berner par des mesures relatives. […]

De nombreux chercheurs utilisent la notion trompeuse de la valeur relative de l’effet d’une étude, en prenant la valeur absolue obtenue et la divisant par l’effet au sein du groupe placébo. […]

Quand on veut prendre une décision éclairée au sujet d’un médicament, il ne faut pas tenir compte uniquement de ses effets bénéfiques. Il faut savoir se ceux-ci l’emportent sur les effets indésirables. Quand les effets bénéfiques sont minimes, un très léger effet secondaire suffit à les annuler. Les petits effets sont plus susceptibles de découler de petits biais (cachés). […]

[Des] études révèlent une corrélation entre les conflits d’intérêts financiers et la surestimation des effets bénéfiques des traitements.

Conclusion

Une preuve « fiable » est comme une course juste – on peut facilement la comprendre si on évite le jargon spécialisé. Le problème est que les effets de la plupart des nouveaux traitements sont minimes. Quand on entend parler d’un médicament révolutionnaire dans la valeur de l’effet est très élevé, il s’agit probablement de la valeur relative. Comme quand on dit qu’une fourmi est plus forte qu’un éléphant. En règle générale, si vous lisez dans les médias que la valeur de l’effet d’un médicament est supérieure à 10 %, il s’agit presque assurément d’une valeur relative. Il existe beaucoup de problèmes au sujet des preuves, c’est pourquoi il faut réserver son jugement. Tout comme la démocratie est peut-être la pire forme de gouvernement à l’exclusion de toutes les autres, les revues systématiques d’essais randomisés en aveugle sont la meilleure façon de détecter les effets des traitements comparativement à toutes les autres. Les autres méthodes ne sont guère plus que des racontars ou de simples opinions.

Méfiez-vous des anecdotes et des avis d’experts

[…] Ignac Semmelweis était le directeur hongrois de la maternité de l’hôpital général de Vienne en 1840. La maternité était une immense pièce divisée en deux parties appelées salle 1 et salle 2. Dans la salle 1, les médecins et les étudiants en médecine – la plupart de sexe masculin – pratiquaient des accouchements. Dans la salle 2, les sages-femmes – toutes de sexe féminin – pratiquaient des accouchements. Semmelweis remarqua qu’il y avait 10% de décès dans la salle une contre 4 % seulement dans la salle 2. Il essaya de comprendre pourquoi autant de mamans et de bébés mouraient dans la salle 1. [En vain]
[…]
Puis, Jacob Kolletschka, un collègue de Semmelweis fut victime d’un accident tragique. Pendant une autopsie, Kolletschka se blessa au doigt avec le couteau qu’un étudiant avait utilisé sur le cadavre. Il ne tarda pas à tomber malade, manifestant les mêmes symptômes que les mamans qui mouraient. Comme les décès des mères et de Kolletschka semblaient s’être produits de la même manière, Semmelweis eut un éclair de génie. La mort du médecin paraissait découler de la blessure qu’il s’était fait avec un couteau qui avait touché un cadavre. Certaines particules de cadavres arrivaient-elles jusqu’aux mères? Mais comment ? La salle d’autopsie était dans le sous-sol, alors que les maternités étaient au rez-de-chaussée.
Le lien était simple : les médecins passaient librement de la salle d’autopsie à la maternité. Ils se lavaient les mains à l’eau et au savon, mais ils ne les désinfectaient pas. Semmelweis conclut que même si les médecins se lavaient les mains, de petites particules de cadavres restaient incrustées sous leurs ongles. Il nous semble aller de soi, aujourd’hui, que les médecins doivent se désinfecter les mains après une autopsie avant de traiter des patients. Mais si c’est évident maintenant, c’est grâce aux découvertes comme celle du Docteur Semmelweis !
Bien entendu, Semmelweis ne pouvait pas voir les particules – il ne disposait pas d’un microscope assez puissant. Il instaura néanmoins une politique obligeant les médecins et les étudiants à se désinfecter les mains à l’aide d’une solution de chaux chlorée, ce que nous appelons maintenant de l’eau de javel, avant d’entrer dans la maternité.
Peu de temps après que les étudiants eurent commencé à se désinfecter les mains, le taux de décès dans la salle 1 diminua en dessous de celui de la salle 2. Très heureux, Semmelweis fit état de sa découverte dans un livre et dans des articles médicaux dans le monde entier. Ces travaux devinrent notoires, des timbres et des pièces de monnaie à son effigie furent produits et l’on donna son nom à l’université dans sa ville natale, Budapest.
Mais toute cette notoriété fut posthume. À l’époque, les réactions furent hostiles à Semmelweis. Les autres médecins réputés d’Europe rejetèrent ses découvertes. Un médecin britannique du nom de James Young Simpson affirma que les Britanniques étaient déjà au courant de la découverte, ce qui était faux. En effet, plus de 60 % des patients opérés dans des hôpitaux de Londres mouraient à la suite d’infections post-opératoires. Les confrères viennois de Semmelweis rejetèrent aussi sa politique de désinfection des mains. Il fut rétrogradé et on lui interdit de soigner des patients. Le taux de décès des mères dans la salle 1 commença immédiatement à remonter.
Dégoûté, Semmelweis retourna à Budapest, où il sombra dans l’alcool et la folie. Il fut interné dans un établissement où il se fit battre brutalement par les gardes, fut passé à la camisole de force et confiné dans une cellule obscure. Il mourut 2 semaines plus tard d’une plaie gangréneuse, peut-être consécutive à son passage à tabac.
Comment la découverte de Semmelweis, qui sauvait des vies, a-t-elle pu être rejetée ? Certains pensent que c’est parce qu’il était un Hongrois vivant à Vienne, où les Autrichiens avaient probablement des préjugés contre lui. Ces préjugés exerçaient peut-être une grande influence à Vienne, mais pas dans les autres pays d’Europe où ses travaux avaient été publiés.
Les plus récentes recherches avancent que son insuccès résultait de l’absence d’une base théorique expliquant l’efficacité de la désinfection des mains. Ces confrères ne connaissaient pas l’existence des microbes et ne comprenaient pas comment une minuscule quantité de tissu provenant de cadavres pouvait causer le décès des mères. Ils refusaient de croire les observations de Semmelweis, insistant sur une explication théorique que celui-ci ne pouvait pas leur fournir.
Quelques années après la mort de Semmelweis, Joseph Lister a réalisé, en s’appuyant sur la théorie microbienne de la maladie, des expériences prouvant que les microbes causaient des maladies. C’est ainsi que la désinfection des mains devint (et reste toujours) une des mesures sanitaires les plus importantes que les médecins apprennent. […]
S’agissant de la mise en marché de nouveaux traitements, il peut être dangereux de privilégier la théorie au détriment de l’observation.

[…] On sait que l’arythmie, c’est-à-dire l’irrégularité du rythme cardiaque, peut augmenter les risques de mourir d’une crise cardiaque. Ainsi, lorsque les médicaments qui régularisent le rythme cardiaque ont été découverts, les médecins en ont prescrit aux personnes qui avaient déjà subi une crise cardiaque. En théorie, en réduisant l’irrégularité du rythme cardiaque, on réduirait aussi le nombre de décès après une crise cardiaque. Sur cette base, des centaines de milliers de personnes ont reçu ces médicaments. Toutefois, certains cardiologues américains ont insisté pour faire des essais contre placebo. Les médecins qui croyaient en l’efficacité des médicaments pensaient que les sujets recevant les placebos mourraient. L’étude, qui débuta en 1987, divisa de manière aléatoire 1727 patients en deux groupes, l’un recevant le médicament, l’autre un placebo.
Les résultats ? À mi-chemin de l’étude, les chercheurs ont analysé les données obtenues ont découvert que 8 participants sur 10 étaient décédés dans le groupe qui prenait le médicament, contre 3 seulement participants sur 10 dans le groupe recevant le placebo. Ils ont conclu que c’étaient les médicaments, pas le placebo, qui faisait mourir les patients. Devant ses résultats, ils ont mis prématurément fin à l’étude et les médicaments ont été retirés comme traitement de l’arythmie cardiaque. Plus de 50000 personnes qui prenaient ces médicaments mouraient chaque année, soit plus que le nombre total de victimes américaines de la guerre du Vietnam.
Les théories sont importantes pour nous aider à trouver de nouveaux sujets à étudier dans des essais randomisés et les anecdotes peuvent être utiles dans l’enseignement et comme moyen mnémotechnique. Il arrivera parfois que les données probantes viennent étayer certaines théories et anecdotes sur les traitements mais ce n’est pas toujours le cas et nous ne pouvons pas en être certains à moins de les vérifier. Malheureusement, il arrive que de soi-disant experts appuient certaines théories ou anecdotes sans les avoir vérifiées. Il ne faut donc pas oublier que ce n’est pas parce qu’on est un expert qu’on a nécessairement toujours raison.

[…] Sir Iain Chalmers, qui a fondé la Cochrane collaboration (un groupe qui se spécialise dans la réalisation de revue systématique), raconte une anecdote intéressante qui nous porte à douter des affirmations des « experts » et de diverses opinions. Chalmers travaillait dans un camp de réfugiés de la bande de Gaza où de nombreux enfants avaient la rougeole. Comme la rougeole est une maladie virale, les antibiotiques sont inefficaces. Ses professeurs de la Faculté de Médecine lui avaient répété inlassablement de ne pas prescrire un antibiotique pour traiter des infections virales comme la rougeole. Il conservait donc précieusement le stock d’antibiotiques et ne les donnait pas aux enfants atteints de rougeole. Or ces enfants étaient en mauvaise santé, souffraient de malnutrition et de diverses complications. Hélas, certains d’entre eux moururent quelques jours seulement après avoir consulté Iain.
Le collège palestinien d’Iain voyait lui aussi des enfants atteints de rougeole, mais seul un très petit nombre d’entre eux décédaient. Environ un an plus tard, l’un des médecins palestiniens signala gentiment à Iain que les antibiotiques aidaient les enfants qui avait la rougeole, car ces enfants vulnérables contractaient souvent des infections bactériennes en plus de la rougeole. Iain changea donc sa pratique. Il commença donc à prescrire des antibiotiques aux enfants qui avaient la rougeole et constata qu’ils risquaient moins de mourir. Cette expérience à Iain à être très sceptique au sujet des affirmations des « experts » et il entreprit une croisade permanente en faveur des données probantes.
L’expérience d’Iain n’est pas unique. Les manuels scolaires, écrit par des experts, qui recommandent des traitements pour prévenir les crises cardiaques sont souvent dépassés. Dans certains cas, ces experts continuent à recommander des traitements déclarés dangereux ou omettant de recommander des traitements éprouvés ! Si l’on ajoute à cela les conflits d’intérêts que déclarent les experts qui ont été rémunéré par l’industrie, nous avons toutes les raisons de douter de leurs recommandations.
Malheureusement, le problème des conflits d’intérêts financiers des chercheurs qui produisent des données probantes est très répandu. Une étude récente portant sur les experts les plus influents au sein de l’American Psychiatric Association (APA) a révélé qu’un grand nombre de ses membres ont déclaré être rémunérés par l’industrie pharmaceutique. Comme ce sont ces mêmes experts qui décident ce qui constitue ou non une maladie psychiatrique, il y a eu lieu de s’interroger sur les classifications les plus controversés qui ont été faites.
Jusqu’en 1973, l’APA classait l’homosexualité comme une maladie, et son plus récent rapport ajoute à sa liste des « maladies » des états que la plupart d’entre nous considéreraient comme normaux. Au trouble du déficit de l’attention chez l’adulte précédemment mentionné s’ajoute le syndrome des jambes sans repos (le besoin de bouger les jambes) et le trouble d’intoxication à la caféine (une « maladie » si vous devenez excité après avoir bu trois ou quatre tasses de café). La plupart des gens que je connais deviennent excité après avoir bu trois cafés de suite et ils sont nombreux à bouger parfois les jambes.
J’admets qu’il arrive, quoi que très rarement, que des personnes présentent un cas tellement grave que la prescription d’un traitement sérieux est justifié, mais, en gros, il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! Comment ces états normaux peuvent-ils avoir été classés comme maladie ? Les conflits d’intérêts ont-ils joué un rôle dans cette reclassification ? Ces questions sont légitimes quand on sait que les experts qui ont participé à la reclassification de ces pseudos-maladies ont déclaré avoir des liens avec les entreprises qui fabriquent les médicaments pour les traiter.
La psychiatrie n’est pas le seul domaine où les conflits d’intérêts sont endémiques. Comme je l’ai décrit dans la section sur les biais cachés, il a été démontré à plusieurs reprises que les conflits d’intérêts financiers influent sur les résultats, et de manière souvent difficiles à détecter.

En fin de compte, à quoi pouvons-nous nous fier ?

Bon. Je vous entends déjà vous dire que j’ai affirmé dans le précédent chapitre que les revues systématique d’essais randomisés étaient merveilleuses, mais que les biais cachés et autres failles les rendent difficiles à croire. En plus, j’ai précisé que les participants aux essais sont différents de nous et là je viens de souligner que nous ne pouvons plus faire confiance ni aux théories ni aux experts. Alors, à quoi pouvons-nous nous fier ?
Il faut continuer à se poser des questions, mais il ne faut pas désespérer. Nous sommes différents du sujet moyen qui participe à un essai parce que chacun de nous est unique, mais les corps humains ont beaucoup de caractéristiques en commun et un grand nombre de traitements conviennent à la majorité des gens. Et même si les opinions d’experts et les cas anecdotiques peuvent parfois être problématiques, ils sont quelquefois d’une certaine utilité surtout quand ils s’appuient sur des preuves. Les revues systématiques d’essais randomisés ne sont peut-être pas parfaites, mais elles sont supérieures aux autres méthodes.
Si nous restons septiques et faisons quelques efforts pour nous renseigner auprès de source fiables, nous pouvons souvent être raisonnablement certains qu’un traitement est plus efficace qu’un placebo. […] »
[5]

Conclusion

A travers cet extrait, nous comprenons que tout n’est pas si évident quant à la mise en évidence de preuves scientifiques.

Zététique et scepticisme scientifique - YouTube

Il paraît utile de garder en mémoire que :

  • Ce n’est pas parce-que quelque chose n’est pas prouvée qu’elle est fausse.
  • Ce n’est pas parce-que quelque chose est prouvée qu’elle est vraie : conflits d’intérêt, biais de publication, manipulation des données, …
  • Ce n’est pas parce-que quelque chose est prouvée que ce qui paraît être son « contraire » est faux. Tout n’est pas blanc ou noir.

Ex : une revue systématique de Cochrane a essayé d’évaluer l’intérêt du chaud et du froid sur les lombalgies chroniques. Voici ce qu’elle en conclue :

« Les preuves factuelles permettant d’étayer la pratique courante de la stimulation par la chaleur superficielle ou le froid pour le traitement des lombalgies sont limitées et il est nécessaire de réaliser de futurs essais contrôlés randomisés de plus grande qualité. Il existe des preuves modérées dans un petit nombre d’essais que la thermothérapie par enveloppements chauds permet une faible réduction à court terme de la douleur et de l’invalidité chez une population présentant des lombalgies mixtes aiguës et subaiguës, et que l’addition d’exercices réduit davantage encore la douleur et améliore la fonction. Les preuves pour l’application du traitement par le froid aux lombalgies sont encore plus limitées : seulement trois études de faible qualité ont été identifiées. Aucune conclusion ne peut être tirée concernant l’utilisation du froid pour le traitement des lombalgies. Les preuves permettant de déterminer les différences entre la stimulation par la chaleur et le froid pour le traitement des lombalgies sont contradictoires. »[6]

On observe ici toute la pondération des auteurs sur certaines études validant le chaud et d’autres validant le froid. En tous cas, nous pourrions croire que froid et chaud s’opposent, pourtant ça n’est pas le cas.

Si nous voulons nous faire une propre opinion, il est nécessaire de vérifier la source d’une étude, le protocole mis en place (et surtout le nombre et type de population), ainsi que l’auteur de cette étude (et quel est intérêt pour l’auteur d’avoir les résultats qu’il obtient).

Howick propose de toujours vérifier les preuves, et cela pour deux raisons:

  • Les traitements pourraient être nocifs ;
  • Il pourrait exister une meilleure solution.

Concernant les avis d’experts, il est utile de vérifier la spécialité de ceux-ci afin de savoir quel est leur niveau de connaissance du sujet et le crédit que l’on peut ainsi leur accorder. On ne demande pas à un charpentier comment on doit couper un arbre. Même si celui-ci a sans doute certaines connaissances sur le sujet, un bûcheron aura sans doute un avis plus éclairé. Ainsi un chercheur aura plus de crédit à parler de recherche dans son domaine, un épidémiologiste d’études sur les problèmes de santé au sein de populations, un médecin de soin et de clinique, et un politique de politique.

Pour terminer, il semble bon de rappeler que l’important reste la santé et le bien-être de chacun. Le scepticisme comme démarche dépourvue de jugement et d’intérêt, semble le garant de l’évolution de la science pour un monde meilleur.


« Ne croyez pas une chose simplement sur des ouï-dire.
Ne croyez pas sur la foi des traditions uniquement parce qu’elles sont en honneur depuis nombre de générations.
Ne croyez pas une chose parce que l’opinion générale la croit vraie ou parce qu’on en parle beaucoup.
Ne croyez pas une chose sur le seul témoignage d’un sage de l’Antiquité.
Ne croyez pas une chose parce que les probabilités sont en sa faveur ou parce que l’habitude vous pousse à la croire vraie.
Ne croyez pas ce qui provient de votre propre imagination en pensant qu’il s’agit de la révélation d’une Puissance supérieure.
Ne croyez rien en vous fondant sur la seule autorité de vos maîtres ou des prêtres.
Ce que vous aurez vous-même éprouvé, ce dont vous aurez fait l’expérience et que vous aurez reconnu pour vrai, ce qui vous sera bénéfique à vous ainsi qu’aux autres, en cela, croyez-y et conformez-y votre conduite. »

Kâlâma sutta – Siddartha Gautama (Bouddha)


[1] SCEPTICISME, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicale, URL: https://www.cnrtl.fr/definition/scepticisme

[2] Le pyrrhonisme: Définition, La-Philo, URL: https://la-philosophie.com/le-pyrrhonisme-definition

[3] Scepticisme scientifique, Wikipedia, URL: https://fr.wikipedia.org/wiki/Scepticisme_scientifique

[4] SCEPTICISME, Encyclopaedia Universalis, URL: https://www.universalis.fr/encyclopedie/scepticisme/

[5] Howick Jeremy, Docteur Vous. Les bases scientifiques de l’autoguérison, Les éditions de l’Homme, 2019, p. 39-73

[6] French SD, Cameron M, Walker BF, Reggars JW, Esterman AJ, Stimulation par la chaleur superficielle ou le froid pour le traitement des lombalgies, 2011, Cochrane, URL: https://www.cochrane.org/fr/CD004750/BACK_stimulation-par-la-chaleur-superficielle-ou-le-froid-pour-le-traitement-des-lombalgies