L’émotion au service de la survie

Extrait de mon mémoire Unité corps-émotion, de la théorie à l’Ostéopathie

Mécanismes de survie: croissance et défense

L’évolution nous a doté de nombreux mécanismes de survie, lesquels se divisent globalement en deux groupes : la croissance et la défense.

Bruce Lipton[1] a mis en évidence ces mécanismes lorsqu’il clonait des cellules endothéliales humaines. Celles-ci fuyaient les toxines qu’il introduisait dans la boîte de Petri (boîte cylindrique de laboratoire). Cependant, elles gravitaient autour des nutriments. Ces deux mouvements opposés sont les deux réactions élémentaires d’une cellule aux stimuli de l’environnement. La gravitation autour d’un signal favorable à la vie, telle la nourriture, caractérise une réaction de croissance ; la fuite devant un signal menaçant, telles les toxines, caractérise une réaction de défense. De plus, il est bon de noter que certains signaux environnementaux sont neutres et ne provoquent ni réaction de croissance ni réaction de défense.

Les recherches de Bruce Lipton à la faculté de médecine de l’Université de Stanford ont démontré que ces comportements de défense et de croissance sont également essentiels à la survie chez les organismes multicellulaires comme les humains. Or ces deux mécanismes de survie opposés, qui ont mis des milliards d’années à évoluer, présentent un dilemme : ils ne peuvent fonctionner simultanément de manière optimale. Les cellules étudiées par Lipton avaient soit une configuration pour la nutrition (correspond à la croissance), soit pour la défense, il leur était impossible de présenter les deux configurations en même temps.

A l’instar des cellules, les humains restreignent inévitablement leur comportement de croissance lorsqu’ils passent en mode de défense. En effet, afin de survivre, nous devons mobiliser toute notre énergie pour réagir par la fuite ou la défense. La redistribution de nos dépenses d’énergie dans la réaction de défense freine inévitablement celle de la croissance. La défense nécessite la fermeture du système pour isoler l’organisme du danger.

Le processus de croissance nécessite une communication ouverte entre un organisme et son environnement. Par exemple, l’absorption de nourriture et l’élimination de déchets.

L’inhibition de la croissance est débilitante, car le processus de croissance ne fait que dépenser de l’énergie mais s’avère aussi nécessaire pour en produire. Par conséquence, une réaction de défense soutenue freine la production d’énergie vitale. Or, contrairement aux cellules individuelles, la réaction de croissance ou de défense des organismes multicellulaires n’est pas globale et nos milliards de cellules ne sont pas toutes en mode de croissance ou de défense en même temps. La proportion de cellules passant en mode de défense dépend de la gravité du danger. L’inhibition chronique des mécanismes de croissance peut cependant compromettre notre vitalité.

Chez les organismes multicellulaires, les comportements de croissance et de défense sont contrôlés par le système nerveux, lequel surveille les signaux environnementaux, les interprète et détermine une réaction appropriée, en gouvernant l’organisation des activités de population cellulaire.

Le corps est en réalité doté de deux systèmes de défense distincts :

  • L’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HHS) organise la défense des dangers externes ;
  • Le système immunitaire protège des dangers internes.

Lorsque l’axe HHS mobilise le corps pour se défendre, les hormones surrénales empêchent directement le système immunitaire de conserver ses réserves d’énergie afin de les rendre disponibles à la défense d’une agression extérieure.

L’axe HHS entrave également notre capacité à réfléchir rationnellement. En effet, en situation d’urgence, plus l’information est traitée rapidement, plus l’organisme a des chances de survie.  Les hormones répriment alors l’activité du cortex préfrontal, siège des fonctions cognitives supérieures, et active le cerveau postérieur, siège des réflexes vitaux.

Le système HHS est un ingénieux mécanisme pour traiter le stress grave. Par contre, ce système de défense n’a pas été conçu pour fonctionner continuellement.

Fuite, lutte et inhibition de l’action

Comme nous avons pu l’évoquer précédemment, le stress est un réflexe archaïque de survie. Il  a ainsi conditionné l’évolution des espèces. En effet, dans le milieu animal, il suffit d’une erreur pour mourir face à un danger. Le stress va ainsi développer trois mécanismes de survie qui vont se succéder en fonction des évènements, et notamment du succès ou de l’échec du précédent, en fonction du danger perçu. Ces états vont être contrôlés par le cerveau reptilien ou archaïque décrit par Mac Lean et notamment l’hypothalamus. Ils ont été décrits et vulgarisés par Henri Laborit[2] (en 1976 et 1979).

Expérience de la cage d’inhibition d’Henri Laborit :

Pour compléter:

L’expérience n°3 est à nouveau proposée à un rat avec le même protocole. Chaque jour l’animal isolé est soumis, immédiatement après les dix minutes d’inhibition dans la cage fermée, à un électrochoc convulsivant avec coma. Au bout des huit jours, et malgré l’intensité agressive de l’électrochoc, l’état de santé du rat est excellent.

Dans cette expérience il est démontré que l’électrochoc interdit le passage de la mémoire immédiate, à court terme, à la mémoire à long terme. L’oubli forcé de la situation d’inhibition de l’action est ici, pour le rat, un moyen efficace de sauvegarde face à une situation inhibitrice qui se répète.[3]

Analysons plus précisément ces différents états :

  • La fuite : dès que le danger est détecté, l’organisme se prépare à détaler. Il génère alors une accélération préventive du cœur et de la respiration pour favoriser l’oxygénation des tissus, la dilatation périphérique des petits vaisseaux ou capillaires (vasodilatation qui permet au sang de mieux irriguer les organes périphériques comme les muscles), augmentation du tonus dans les jambes pour mieux courir, attention dispersée et regard fuyant pour cerner les dangers et les issues possibles.
  • La lutte : si la fuite est vaine (par exemple, si l’on n’est pas assez rapide pour fuir le danger), on va se retourner contre l’agresseur, tenter de le repousser, le dissuader. La lutte instinctive n’est pas une attitude offensive comme le sont les attitudes de prédation ou de dominance, sous-tendues par d’autres structures cérébrales.
  • L’inhibition de l’action : si l’on perd le combat, ou si le rapport initial de force semble trop dissuasif pour fuir ou lutter, on bascule vers l’inhibition. Quand l’animal n’est pas encore repéré, l’inhibition lui permet de se rendre (presque) imperceptible : respiration étouffée pour être totalement silencieux (d’où la sensation d’oppression respiratoire), constriction des capillaires sanguins pour économiser la chaleur et l’énergie (d’où la sensation de froid profond), puisqu’il faut désormais « durer », pendant « l’attente en tension », jusqu’à ce que le prédateur parte. Pour économiser l’énergie, le cœur se ralentit, les extrémités se refroidissent, le teint devient blême et des spasmes peuvent apparaître, car la digestion se bloque. L’inhibition sert aussi, sur un plan social primitif, à se soumettre devant un dominant. Ce rituel d’inhibition soulage ce dernier de son besoin de dominance ou simplement lui laisse la priorité pour la consommation de ce qu’il veut : aliments, relations sexuelles, pouvoir, etc. Cet état sert ainsi à abandonner une attitude dangereuse ou à bloquer notre action en situation prolongée de non-contrôle.

Les états d’urgence de l’instinct[4] :

Le stress chez l’Homme

Contrairement au stress animal « défensif », il est, chez l’être humain, d’origine interne, subjective, cognitive. En effet, de très nombreuses études montrent qu’on ne peut pas identifier de causes externes réelles dans près de 90 % des cas de stress humain, en situation sociale moderne et en temps de paix. Ce sont en fait nos pensées, nos cognitions, en l’occurrence incohérentes, contradictoires, qui déclenchent le stress. Leur remise en ordre l’apaise. Pour l’illustrer, nous savons que nous ne stressons pas tous pour les mêmes raisons, dans les mêmes conditions. Nous n’apprécions pas tous les événements de la même façon, ni dans leur signification, ni même dans leur gravité.

Pour Jacques Fradin[5], le stress peut être interprété comme une information nous indiquant que nous commettons une erreur de raisonnement, au niveau de l’intention, de l’attitude ou du comportement, que nous faisons fausse route, qu’il y a sans doute d’autres manières d’appréhender la situation, la réalité, et de la gérer.

En 2008, ses travaux ont montré que ce n’est pas seulement l’incohérence cognitive qui se cache derrière le stress, mais l’obstruction des activités de la partie la plus intelligente du cerveau : le néocortex préfrontal. Celui-ci semble capable de détecter cette incohérence et émettrait un message d’alerte inconscient.

Damasio a mis en évidence le fait, bien connu par les neurologues, que les aires néocorticales les plus intelligentes, et tout particulièrement préfrontales, sont peu ou pas impliquées dans les mécanismes de la conscience.

Ainsi, soit notre conscience « entend et accepte » ce message du préfrontal et nous comprenons alors plus ou moins clairement pourquoi nous stressons, ce qui suffit parfois à résoudre ce stress ; soit, le plus souvent, notre conscient ne décode pas (ou insuffisamment) le message et son importance, ou même le refoule parce que cela le dérange.

Dans ce deuxième cas, c’est le cerveau reptilien qui, sans le savoir, joue le rôle de porte-parole du préfrontal. Non dans le contenu du message, car ces vieilles structures ne peuvent comprendre ni apprendre de quoi il s’agit, et n’agissent qu’en terme de fuite, lutte ou inhibition, mais en traduisant ce message en stress, déclenchant presque toujours un dysfonctionnement interne, consistant plus précisément en un refoulement des messages de notre intelligence supérieure par des structures conscientes.

Le fait d’être munis d’un cerveau reptilien qui cherche en dehors nos agresseurs induit en erreur. Les réponses comportementales du stress continuent malheureusement à s’exprimer au travers de réponses primitives, rigides et « décalées » en contexte social humain.

Le stress est donc, chez l’homme, un indicateur du refoulement du préfrontal. Les causes en sont bien plus internes qu’externes (liées à l’environnement).

Des conséquences sur la santé

Le stress animal a des conséquences à court terme dans la nature : dans toute situation, le danger débouche sur une issue (la proie parvient à s’enfuir, à combattre ou à adapter son comportement d’inhibition pour survivre, en faisant le mort ou se rendant le plus invisible possible par exemple). Le stress cognitif humain quant à lui est volontiers chronique car il est interne à nous-même. Il ne dépend que de notre propre vécu émotionnel.

Si la lutte défensive et la fuite sont souvent socialement non acceptées, Henri Laborit a montré que c’est dans un état d’inhibition, qui s’accompagne d’angoisse chez l’Homme, que l’on présente des perturbations pathologiques. La lutte et la fuite sont des réponses qui, même inadaptées au danger, vont permettre de maintenir l’équilibre biologique.[6]

Ainsi un état de stress chronique lié à cette inhibition de l’action peut entrainer des manifestations pathologiques nombreuses et parfois lourdes à supporter :

  • perte de moyens : confusion, blanc mental, dispersion, perte de mémoire, de recul, d’initiative, de plaisir ;
  • source de conflits et d’incompréhension : perte de confiance en soi et/ou en les autres, victimisation ;
  • perte du goût de vivre : anxiété, agitation, insatisfaction permanente, impatience, susceptibilité, agressivité, découragement, dépression ;
  • source de pathologies : tensions corporelles, spasmes, asthme, allergies, infections, hypertension artérielle et maladies cardio-vasculaires, cancers, addictions, boulimies, troubles du sommeil, accidents… ;
  • source de dysfonctionnements cérébraux.

[1] Lipton Bruce (1944- ), docteur et biologiste du développement américain.

[2] Laborit Henri (1914-1995), chirurgien et neurobiologiste français.

[3] Guinée Robert, Et si les maladies étaient une mémoire de notre évolution ?, Néosanté éditions, 2015, p.38

[4] Fradin Jacques, L’intelligence du stress, Groupe Eyrolles, 2008

[5] Fradin Jacques, médecin et thérapeute cognitif et comportemental.

[6] Laborit Henri, Mon oncle d’Amérique, extrait, réalisé par Alain Resnais, 1980

    URL : https://www.youtube.com/watch?v=8ubYKgXU5ms